Les mélodies de Bizet à Bougival : un jeu d’enfant ?

Pensé en lien avec l’année Bizet, 150 ans après son décès qui eut lieu trois mois après la création de Carmen, mais aussi à l’occasion du lancement de l’intégrale des mélodies, ce récital Bizet fut un vrai bonheur dans le cadre intime du salon de la Villa Viardot datant de 1830, dont la restauration s’est achevée en 2023. Saint-Saëns, Fauré, Massenet, Gounod et tant d’autres se sont pressés dans ce lieu aimé par Pauline Viardot (1821-1910). Juste au dessus se trouve la Datcha Tourgueniev.

Tout commençait par deux extraits de Jeux d’enfants à quatre mains, complétés par trois autres dans le courant du concert. Le son boisé, aux graves profonds, d’un piano Erard historique ayant appartenu à Pauline Viardot, distille d’emblée une atmosphère prenante qui introduisait au monde d’un Bizet trop souvent réduit à sa Carmen. Les deux complices pianistes se succédaient ensuite dans quelques pièces pour piano seul qui s’intercalaient dans un récital subtilement agencé.

© Marc Dumont

Ils nous proposaient ainsi quatre romances sans paroles dont la célèbre « Chanson d’avril », par Luca Montebugnoli, alors qu’Edoardo Torbianelli nous ensorcelait avec une « Méditation » d’une pure poésie contrastant avec une « Chanson provençale » haute en couleurs. Et les deux artistes se retrouvaient à quatre mains pour ces Études en forme de canons de R. Schumann, arrangés par un Bizet admirateur du compositeur rhénan.

Car tout le programme pouvait s’entendre comme un écho des goûts musicaux de Bizet, fasciné par Schumann, n’oubliant jamais la leçon d’un Berlioz dans la conduite de ces mélodies chantées – avec même une référence directe à ses Nuits d’été à la fin de son « Après l’hiver » où le « Aimons-nous toujours »  fait écho à la Villanelle : « Et dis-moi de ta voix si douce: Toujours ! ». Il y a aussi cette « Vieille chanson » qui se vit en pastiche d’une des rares mélodies de Mozart en français, « Dans un bois solitaire ». Sans parler d’un Bizet qui ne fut pas sans influencer d’autres musiciens comme, un demi-siècle plus tard, Joseph Canteloube et ses Chants d’Auvergne qui semblent se souvenir de l’harmonisation des Chants des Pyrénées. Bizet reprend là des allures populaires ancestrales et son « Rossignolet » évoque clairement le timbre d’une chanson qui, sous la Révolution, célébrait Le Tiers-État. D’ailleurs, ce lien étroit aux chansons populaires est sans cesse présent comme dans sa « Berceuse » qui cite « Fais dodo Colas mon p’tit frère ».

© Marc Dumont

C’est le lyrisme pur et son expression qui sont le cœur de ce répertoire. Les thèmes des mélodies retenues, composées entre 1867 et 1873, sont essentiellement bucoliques. On y évoque le plus souvent la nature, les oiseaux et… l’amour. Dépouillées, simples, accessibles, légères et lyriques – mais profondes à la fois – les mélodies proposées sont attachantes par leur fluidité et la simplicité – apparente – d’une ligne de chant pure, du plaisir du mot, ici sans cesse exalté par la diction parfaite de Coline Dutilleul. La voix murmure, caresse, s’épanouit, s’envole. Et l’anecdote futile de cette poésie de Musset titrée « A une fleur », évoquant Phidias, Praxitèle et Vénus, se transforme en un écrin d’une pure poésie. La confidence de « L’abandonnée », la troublante mélancolie de ce « Rêve de la bien aimée » suspendent le temps et nous bouleversent.

Il y a dans cette voix quelque chose d’unique et de particulièrement précieux : un timbre, une musicalité, une sensualité dans la façon de faire s’épouser le mot et la note qui nous fait ressentir comme une fragilité. Non pas celle de la voix, assurée, pleine, « gorgious » diraient les anglais. Mais par l’émotion qui nous étreint à son écoute, elle nous met au bord de l’insondable : celui de nos nostalgies et questionnements intérieurs.
Alors, ce Pastel diaphane qui pourrait n’être qu’une mélodie de salon, prend des reflets d’une profondeur inattendue – et répétés grâce au bis qui clôturait un récital plus qu’émouvant.

Les artistes

Coline Dutilleul, mezzo-soprano

Luca Montebugnoli et Edoardo Torbianelli, piano Erard 1898 de Pauline Viardot

Le programme

Récital de mélodies

Villa Vardot à Bougival – 30 mars 2025