Scala de Milan : Die Walküre – McVicar signe une première journée du Ring magique !

Scala de Milan, La Walkyrie, 23 février 2025

Après un Or du Rhin n’ayant pas tenu toutes ses promesses, David McVicar signe ici un spectacle mémorable, servi par une remarquable exécution musicale. Une soirée accueillie frénétiquement par le public !

Deux chefs au sommet

Deux décennies ont passé depuis que les dieux sont entrés au Walhalla. Deux décennies qui n’auront pas été de tout repos pour Wotan. Avec Erda, il a engendré neuf vierges guerrières, les Walkyries, tandis que sur Terre, sous l’apparence d’un chasseur couvert de peaux de loup (d’où son nom de Wolfe ou Wälse), il a donné naissance, avec une mortelle, à la lignée des Wälsungs – et notamment aux jumeaux Siegmund et Sieglinde, grâce auxquels l’idée conçue par le dieu des dieux à la fin de L’Or du Rhin devrait se réaliser, alors qu’à l’orchestre on entend pour la première fois le thème de l’épée associé au héros qui, ignorant les pactes rompus par le dieu des dieux, pourra récupérer l’anneau donnant le pouvoir absolu à qui le possède. Ce héros naîtra de la relation incestueuse des deux jumeaux. Dans Die Walküre, Wotan comprend que sa grande idée est loin d’être infaillible : lui-même, menacé par Fricka, brise l’épée de Siegmund qui succombe à la fureur brutale de Hunding, tandis que Sieglinde, qui porte le fruit de sa relation avec son frère, doit affronter seule les dangers de la forêt.

Avec l’irruption de l’Humain après le Mythe propre au Prologue, Die Walküre est l’œuvre la plus jouée de la Tétralogie, y compris à la Scala : de 1893 à nos jours, le Ring a connu plus de vingt productions différentes avec des chefs d’orchestre de la trempe de Toscanini, de Sabata, Kraus, Furtwängler, Karajan, Cluytens, Prêtre, Sawallisch, Muti, Barenboim… La production milanaise actuelle fait partie d’une Tétralogie prévue cette saison et la saison prochain, confiée pour la mise en scène à Sir David McVicar tandis que, après la défection de Christian Thielemann, deux chefs différents alternent à la direction d’orchestre : Simone Young pour les trois premières représentations et Alexander Soddy pour les trois dernières. C’est une nouvelle fois ce dernier qui nous a semblé être le meilleur interprète, même si tous deux ont fait preuve d’un niveau sublime. Comme dans le cas de Das Rheingold, cette recension se réfère à un double visionnage du spectacle : le streaming mis en ligne par LaScalaTv (avec Young à la direction), puis le direct, dans la salle même de la Scala (avec Soddy à la baguette).

La tempête qui marque le début de l’opéra symbolise le drame qui accompagne les mortels : Siegmund dans sa fuite nocturne, Sieglinde dans son mariage forcé et malheureux. Mais elle préfigure également le conflit dramatique entre Wotan et sa fille préférée. Au début du premier acte, les motifs orchestraux agités de l’orchestre constituent comme un test auquel est soumis tout chef d’orchestre dans Die Walküre : sous la direction captivante d’Alexander Soddy, ces motifs ont une tonalité particulièrement angoissée – avant de se transformer pour évoquer le jeu intime des regards entre les deux jumeaux, et enfin leur irrésistible passion. À partir de là, c’est une succession de moments tantôt d’une grande tension dramatique, tantôt pleinement lyriques, d’émotions et de couleurs créées par un orchestre splendide – une prestation que n’entache pas un bref moment d’intonation imparfaite aux cuivres. Soddy sait diriger l’orchestre avec une belle autorité et un grand sens dramatique, recueillant à la fin du spectacle des applaudissements enthousiastes de la part d’un public venu particulièrement nombreux.

Enthousiasmante distribution

Excellente, également, la distribution vocale riche en voix féminines – parmi lesquelles se détache celle de la protagoniste, une Camilla Nylund parfaitement à l’aise dans un rôle qu’elle a souvent incarné à la scène. Le timbre lumineux et les aigus sonnants sont au service d’un double portrait : d’abord celui d’une Walkyrie exubérante, puis d’une fille affirmant fièrement ses choix. Son duo final avec son père est un moment de grande tension émotionnelle, grâce également au Wotan attachant de Michael Volle, qui s’avère ici en meilleure condition vocale que dans Rheingold. L’autorité du personnage doit faire face à la frustration, et la performance du baryton allemand est mémorable pour l’intensité de l’expression, où chaque phrase prend un relief particulier et où chaque mot semble gravé dans la pierre. La transition entre la fureur terrifiante et l’amour filial, exprimée avec une grande sensibilité, est admirable.
Elza van den Heever et Klaus Florian Vogt incarnent le couple de jumeaux. La Sieglinde de la soprano franco-sud-africaine, débutante dans le rôle, se distingue par un timbre personnel qui évoque avec bonheur la jeunesse, puis la maturité d’une mère devant sauver le précieux enfant qu’elle porte. La voix a une belle projection, est riche en clair-obscur et l’interprète possède par ailleurs une présence scénique convaincante. Le timbre clair de Vogt donne à Siegmund un ton plus élégiaque qu’héroïque, mais la luminosité du chant correspond bien au jeune homme découvrant l’amour pour la première fois. Le ‘Winterstürme’ est rendu avec une émotion sincère, tandis qu’un personnage masculin plus affirmé se révèle lorsque Brünnhilde annonce au personnage sa mort imminente.
Okka von der Damerau reprend le rôle de Fricka, mais cette fois le personnage est beaucoup plus affirmé et la mezzo-soprano hambourgeoise, outre ses talents vocaux reconnus, a l’occasion de démontrer son tempérament d’interprète.
La représentation de ce 23 février a commencé en retard car Günther Groissböck, l’interprète de Hunding, a eu un accident de voiture en se rendant au théâtre. Heureusement indemne, il a pu endosser sans problème le rôle du vilain de la situation, faisant preuve d’un grand professionnalisme et d’une maîtrise vocale largement admirée dans tous les rôles qu’il a abordés par le passé. Son Hunding a juste ce qu’il faut de brutalité, sans excès, et possède une présence scénique magnétique.
Précises dans l’imbrication de leurs appels lors de la célèbre chevauchée, les huit Walkyries (Caroline Wenborne, Kathleen O’Mara, Olga Bezsmertna, Eglè Wyss, Eva Vogel, Virginie Verrez, Stephanie Houtzeel et Freya Apffelstaedt) se sont exprimées avec des voix et des personnalités propres à chacune d’entre elles.

Un spectacle mémorable

On attendait beaucoup de la mise en scène de McVicar après la déception suscitée par sa lecture fantasy du Prologue… Cette fois, sans renoncer à l’orientation stylistique choisie, le metteur en scène écossais propose un spectacle dépourvu du kitsch ou des excès de symbolique de Rheingold. La dimension humaine de La Walkyrie inspire la démarche du metteur en scène qui s’avère cette fois tout à fait convaincante, portée par le jeu de lumière rasantes de David Finn et les beaux costumes d’Emma Kingsbury. Également concepteur, avec Hannah Postlethwaite, des décors, McVicar met en scène cette histoire sans âge avec sobriété. Au premier acte, le monde barbare de Hunding est représenté par de puissants murs dont les poteaux sont enfoncés dans l’argile qui les compose, tandis qu’une grande balustrade monte jusqu’au toit. Le frêne, au centre, semble prêt à céder, soutenu par deux autres troncs. De simples peaux forment les vêtements de Hunding et de ses compagnons de chasse. Au deuxième acte, le paysage est cerclé par des menhirs, tandis qu’au troisième, la sculpture colossale d’un grand visage couché forme une falaise, s’ouvrant comme un réceptacle pour le sommeil de Brunhilde. Les projections vidéo de Katy Tucker sont sobres mais efficaces. Mais c’est dans le jeu d’acteur imprimé aux personnages que l’on admire le plus la mise en scène de McVicar. Quelques exemples suffisent : la brutalité de Hunding représentée efficacement par les gestes grossiers avec lesquels il traite sa femme au premier acte ; au deuxième, l’étreinte de Fricka rejetée par son mari tandis que sa fille détourne le regard avec embarras ; au troisième, la proxémie régissant les relations entre Wotan et la Walkyrie, dictée par la lutte des sentiments agitant les deux personnages.

McVicar suit le livret avec une grande fidélité et ne recule pas devant les défis qu’il pose, notamment en ce qui concerne la présence d’animaux : les corbeaux de Wotan, les béliers du char de Fricka, les chevaux des Walkyries. Après avoir écarté toute optique « réaliste », la solution la plus simple serait de se débarrasser complètement de ces références animalières ou de les interpréter symboliquement. Au lieu de cela, McVicar parvient à assurer leur présence en utilisant des moyens purement théâtraux : ainsi Huginn et Muninn, les corbeaux d’Odin/Wotan, sont représentés par deux mimes aux ailes noires qui s’envolent quand le dieu l’ordonne ; deux autres mimes à tête de bélier portent sa femme sur scène comme des esclaves enchaînés ; et enfin les chevaux sont ici des jeunes harnachés dans une structure qui se termine, en haut, par une tête de cheval, et en bas par des échasses (semblables à celles utilisées par les athlètes paraplégiques), ce qui permet aux personnages de bondir sur scène avec efficacité et réalisme. La présence d’hommes permet également de donner à Grane, le cheval de Brünnhilde, le statut  d’un personnage à part entière : il apparaît ici tantôt épuisé après une course folle, tantôt  placidement assis sur un rocher pour partager le sommeil de sa maîtresse. Une image qui intensifie l’émotion du finale de l’opéra, se fondant dans les applaudissements frénétiques et les innombrables rappels du public. Un spectacle mémorable !

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Les artistes

Siegmund : Klaus Florian Vogt
Hunding : Günther Groissböck
Wotan : Michael Volle
Sieglinde : Elza van den Heever
Fricka : Okka von der Damerau
Brünnhilde : Camilla Nylund
Gerhilde : Caroline Wenborne
Helmvige : Kathleen O’Mara
Ortlinde : Olga Bezsmertna
Waltraute : Stephanie Houtzeel
Rossweisse : Eva Vogel
Siegrune : Virginie Verrez
Grimgerde : Eglė Wyss
Schwertleite : Freya Apffelstaedt

Orchestre de la Scala, dir. Alexander Soddy
Mise en scène : David McVicar
Décors : David McVicar et Hannah Postlethwaite
Costumes : Emma Kingsbury
Lumières : David Finn
Vidéos : Katy Tucker
Chorégraphie : Gareth Mole
Arts martiaux, performances de cirque : David Greeves

Le programme

La Walkyrie

Drame musical en trois actes de Richard Wagner, créé à Munich 26 juin 1870.
Scala de Milan, représentation du dimanche 23 février 2025.