Première couronnée de succès à l’Opéra national Grec, avec une nouvelle production de La Force du destin séduisante tant musicalement que scéniquement.
La première de l’opéra de Giuseppe Verdi La Force du destin, présenté dans une nouvelle production par l’Opéra National (26/1-18/2) a été à n’en pas douter un événement important dans la vie musicale grecque. Si le budget dont dispose l’Opéra grec est sans doute plus maigre que celui de la Scala de Milan, qui a présenté la même œuvre deux mois plus tôt, cela n’enlève rien à l’éclat et à la qualité de cette impressionnante production. La metteuse en scène grecque Rodoula Gaitanou, responsable de l’aspect visuel du spectacle, ainsi que la présence sur le podium du chef d’orchestre italien Paolo Carignani, qui dirigeait l’orchestre de l’Opéra National dans la salle ultramoderne Niarchos, ont contribué à ce succès.
La soirée s’ouvre de manière décisive par la célèbre ouverture (sans doute l’une des plus belles du répertoire italien), les sonorités perçantes des cuivres traduisant de manière saisissante les trois coups du destin. Les ondulations orageuses qui s’ensuivent ont été très bien rendues, avec une très bonne plasticité des cordes et une pulsation rythmique générale fluide, soulignant le caractère impétueux et agité de l’œuvre. Des qualités qui ne se démentiront pas au fil du spectacle, notamment lorsqu’il s’est agi de rendre les motifs rythmiques martiaux annonçant le recrutement héroïque des jeunes hommes pour la liberté de l’Italie, avec des interventions très précises des trompette ; ou encore au dernier acte, dans l’introduction du dernier air de Leonora avec la réintroduction du thème du destin, conduisant implacablement l’œuvre vers sa conclusion mortifère.
Le lever du rideau révèle tout d’abord une simple maison en pierre avec un seul escalier, où se déroulent les premières péripéties du drame, telle la décharge – très intense ! – du pistolet d’Alvaro (Marcelo Puente), qui blesse mortellement le marquis (Dimitris Platanias). Les décors suivants traduisent fort bien l’obscurité et la froideur de l’acte du monastère, même si, esthétiquement, les croix LED scintillantes distraient quelque peu l’attention. Quant à la scène se déroulant dans une forêt, elle comporte plusieurs effets intéressants, comme ce brouillard artificiel ou ces feux incandescents, effets renforcés par les jeux d’ombres et de lumières magnifiques réalisés par Giuseppe di Iorio. Un problème mineur a cependant été constaté dans les temps impartis aux changements de décors : relativement longs – malgré les systèmes automatisés modernes dont dispose l’opéra –, ils laissent le public dans l’expectative de la poursuite du drame, brisant quelque peu ce qui devrait apparaître comme l’inéluctable marche du destin. Les costumes, réalisés par Giorgos Souglidis, sont pour la plupart des habits politiques officiels du début du siècle dernier : sobres, ils sont d’une authenticité et d’une qualité réelles.
Sur le plan vocal, Cellia Costea a incarné une Leonora absolument éblouissante : sa voix, magnifique et étendue, est d’un lyrisme et d’une fraîcheur extraordinaires au deuxième acte, avant de s’amenuir judicieusement lors de ses adieux à Don Alvaro, d’autant plus déchirants qu’ils bénéficient d’un accompagnement orchestral parfaitement adéquat. Le tableau du monastère a permis d’entendre la soprano dialoguer efficacement avec le Padre Guardiano, incarné avec talent et un bon sens dramatique par Petros Magoulas. Enfin, dans la supplication déchirante de l’héroïne au dernier acte (« Pace, mio Dio »), la chanteuse se distinguer par une émotion intense, une richesse d’expression et une variété de couleurs étonnante.
Marcelo Puente, dans le rôle d’Alvaro, a également excellé dans les moments intenses qui émaillent son rôle, remplissant la salle d’une incomparable projection vocale, musclée, métallique et puissante, communiquant parfaitement l’angoisse et l’agitation du héros. Les deux protagonistes, dans le ton suppliant qu’ils adoptent au cours du deuxième acte se déroulant dans une taverne en plein air – ils y invoquent à plus d’une reprise la puissance divine – traduisent parfaitement le caractère fataliste de l’œuvre. Quant au baryton Dimitris Platanias, il s’est incontestablement distingué dans le rôle de Don Carlo : d’une apparence aristocratique (y compris lorsqu’il se fait passer pour l’étudiant Pereda), il joue son rôle avec une profondeur, un poids dramatique et une expressivité très appréciables. Dans sa confrontation avec Alvaro, il a fait preuve, de même que Marcelo Puente, d’un éclat tout particulier, doublé par le jeu évocateur des bois et tout particulièrement de la clarinette. Signalons enfin la Preziosilla d’Oksana Volkova : elle a impressionné par ses interventions vocales superbes, intenses et stylistiquement adéquates.
Les solistes ont été efficacement secondés sur scène par le chœur de l’Opéra de l’Opéra National de Grèce (dirigé par Agathangelos Georgakatos), qui a incontestablement contribué à assurer l’apogée du drame avec de merveilleuses contributions vocales et une excellente présence scénique, leurs déplacements étant dirigés par Dimitra Castellou.
Une très belle soirée, chaleureusement accueillie par le public !
Le marquis de Calatrava : Petros Magoulas
Léonore : Cellia Costea
Don Carlo di Vargas : Dimitri Platanias
Don Álvaro : Marcelo Puente
Preziosilla : Oksana Volkova
Padre Guardiano : Petros Magoulas
Melitone : Yanni Yannissis
Curra : Ioanna-Vasiliki Koraki
Alcade : Georgios Papadimitriou
Trabuco : Yannis Kalyvas
Un chirurgien : Maxime Klonovski
Orchestre et Chœur de l’ Opéra National de Grèce, dir. Paolo Carignani
Chef de chœur : Agathangelos Georgakatos
Mise en scène : Rodula Gaitanou
Décors, costumes : George Souglides
Mouvement : Dimitra Kastellou
Lumières : Giuseppe di Iorio
Vidéo : Dick Straker
La Forza del destino (La Force du destion)
Melodramma en quatre actes de Giuseppe Verdi, livret de Francesco Maria Piave d’après Alvaro o la forza del destino de Ángel de Saavedra. créé le 10 novembre 1862 au Théâtre Impérial de Saint-Pétersbourg.
Opéra national grec, représentation du 26 janvier 2025.