Monte-Carlo : Avec L’OR DU RHIN, Davide Livermore nous en met plein la vue !

Monte-Carlo, Das Rheingold, 23 février 2025

Évènement particulièrement attendu de la saison 2024-25, le Prologue de La Tétralogie vu par le metteur en scène italien Davide Livermore ne lésine par sur les moyens scénographiques, les décors et l’incontournable vidéo pour nous en mettre plein les yeux ! Ne boudons pas notre plaisir – réel – pour saluer une production qui connait parfaitement le sens du mot Spectacle malgré une vision orchestrale qui laisse sur sa faim.

Une production spectaculaire qui évite de trop en dire…

C’est évidemment toujours avec une certaine impatience teintée d’excitation naïve que les amateurs de l’œuvre de Richard Wagner découvrent une nouvelle production de L’Anneau du Nibelung et ce, à l’heure de mises en scène situant désormais l’action du Ring dans des réflexions de plus en plus savantes sur le cerveau humain, le monde virtuel, le transhumanisme et, bien évidemment, l’intelligence artificielle ! Rien de tel dans ce Prologue à une Tétralogie qui devrait, si l’on en croit les dires, s’échelonner tout au long des prochaines saisons.

Au commencement donc était la Vie, symbolisée ici par un enfant vêtu à la mode des années 30-40 – que l’on retrouvera tout au long du spectacle, y compris sur scène – dont l’image projetée sur grand écran nous invite à assister à un premier jeu dans lequel « on dirait » qu’il était… un fleuve ! C’est à l’issue de la fabrication, sous nos yeux, d’un avion de papier, qui, lancé par l’enfant en direction de la salle, se transforme soudain par la magie de la vidéographie – signée du groupement D-Wok, collaborateur régulier de Davide Livermore – en un Douglas DC-3 bimoteur[1] – on a vérifié ! – traversant les brumes et finissant par s’écraser dans les profondeurs du Rhin que les cent trente-sept premières mesures du prélude s’élèvent en l’accord célébrissime de mi-bémol majeur : un coup de maître scénographique qu’il convient de saluer sans réserve tant il s’insère parfaitement dans le « jeu » musical voulu par le compositeur, ce d’autant plus que, dans les scènes suivantes, on retrouve la carlingue de cet avion, dénominateur commun du prologue, encastrée dans les impressionnants blocs de glace du Walhalla – rappelant grâce aux somptueuses lumières d’Antonio Castro les visions de mer de glace d’un tableau de Caspar David Friedrich – puis au milieu des laves fumantes du Nibelheim. A chaque fois, en lançant vers nous un nouvel avion de papier, l’enfant propose un autre jeu où, successivement, il dit être « le patron » (au Nibelheim)  puis que « nous sommes les adultes » (de retour au Walhalla)…

Du spectaculaire, il y en aura ailleurs dans cette production : pendant le prélude, encore, où des corps d’abord inanimés – les victimes du crash ? – évoluent dans les flots[2] puis, soudain, alors que l’or est volé par Alberich, se redressent et se mettent à marcher au pas tandis que des éclairs rougeoyants, certains en forme d’anneaux, fissurent le fond de la scène et rendent l’atmosphère inquiétante. Parmi les fort beaux décors d’Eleonora Peronetti, au-delà d’un lustre imposant – mais attendu – placé au centre de la scène du domaine des dieux, c’est sans nul doute les ruines d’un palais baroque ravagé par les flammes, lors de la descente de Wotan et Loge dans les forges des Nibelungen – rappelant peut-être le film Allemagne, année zéro ? – qui frappe notre imaginaire. De même, les projections d’explosions d’immeubles, lors de la scène censée montrer la transformation d’Alberich en dragon, puis celles, au moment où ce dernier appelle le peuple des Nibelungen à remonter des profondeurs le trésor, de déploiements militaires en forme de flashback, allant des impressionnantes forces américaines et allemandes à la pathétique cavalerie polonaise au début de la Seconde Guerre Mondiale, marquent durablement l’esprit.

Si la symbolique des jeux de l’enfant tout comme celle du crash aérien font donc leur effet sur le spectateur, elles n’apportent pas, dans ce premier opus du moins, les pistes d’une lecture originale du grand œuvre wagnérien. D’une certaine façon, ce n’est pas forcément un mal, surtout dans un univers de productions opératiques où les metteurs en scène veulent souvent, à l’inverse, bien trop en dire…

[1] Avion mythique dans ses différentes versions, le Douglas DC-3 sera particulièrement utilisé par l’armée américaine pendant la Seconde Guerre Mondiale pour le fret et le transport de troupes puis, pendant la Guerre Froide, pour le ravitaillement de la population berlinoise encerclée par l’Armée Rouge…une piste dans le projet scénographique monégasque ?

[2] Les vidéos des scènes aquatiques du spectacle ont été filmées aux thermes Montegrotto de Padoue qui possèdent une piscine de quelques 42 mètres de profondeur, utilisée pour de nombreux films et publicités !

Une distribution de belle tenue

D’un plateau vocal parfaitement homogène, on retient tout d’abord l’Alberich de grande envergure de Péter Kàlmàn. Si le type d’émission du baryton-basse hongrois était loin de nous avoir convaincu dans l’Alfio de Cavalleria Rusticana, l’an dernier, c’est sans aucune réserve que l’on salue ici la performance de l’artiste, tant sur le plan vocal où, sans jamais mettre la ligne de chant en péril, ses raucités nous glacent, en particulier dans l’affrontement final avec Loge et Wotan, que sur le plan scénique où, dans son costume de mécano (?) des forces aériennes, l’acteur sait être totalement convaincant sans jamais tomber dans les travers de l’histrionisme. Les mêmes qualités peuvent être citées pour rendre compte de la performance de Mime qui trouve dans le ténor Michael Laurenz, tout simplement l’un de ses meilleurs interprètes actuels. Même s’ils ne sont pas nécessairement aidés par leur apparence scénique, les assimilant ici à des boucs, ni par un costume zieutant vers le cabaret parisien avec sa côte de maille pailletée, les voix de basse de David Soar et de Wilhelm Schwinghammer manquent encore de cette autorité vocale qui, en Fasolt et Fafner, doit scotcher l’auditeur sur son fauteuil. Pour ce qui est de la famille des dieux, outre un Froh dont la voix du ténor Omer Kobiljak n’appelle aucune réserve, le Donner du baryton turc Kartal Karagedik emporte l’adhésion, tout particulièrement dans un air du marteau qui, de par les qualités de projection vocale de l’interprète, emplit toute la salle.

Si le Wotan du baryton anglais Christopher Purves – découvert au festival d’Aix-en-Provence dans l’hallucinant Written on Skin de George Benjamin puis réentendu, en 2021, en Sir John Falstaff – est doté probablement d’une voix trop légère pour le rôle, il rachète ce manque d’épaisseur par une autorité scénique de belle facture : est-ce en conscience qu’on a accentué chez lui de faux-airs de… Wolfgang Wagner ? C’est peut-être encore Loge qui, chez les dieux, fait l’unanimité ! Avec ses allures empesées de commis voyageur viennois, le ténor Wolfgang Ablinger-Sperrhacke casse la baraque, dégageant davantage l’esprit rusé que l’esprit inquiet et errant du personnage. En outre, la ligne vocale longue et égale sur tout l’ambitus permet au chanteur de ciseler chaque phrase : un instant de pur bonheur d’écoute !

Remplaçant Varduhi Abrahamyan initialement prévue, la Fricka de la mezzo-soprano turco-allemande Deniz Uzun convainc de son adéquation au personnage dès son entrée en scène. Avec une voix large et des aigus dardants, on forme des vœux pour retrouver très vite sur la scène monégasque cette charismatique artiste ! Interprétant à la fois Freia et Woglinde, l’une des filles du Rhin, la soprano française Mélissa Petit, dans sa panoplie d’actrice blonde-platine des années trente, donne à entendre une fraicheur vocale qui nous ravit. Quel contraste enthousiasmant avec les graves abyssaux mais jamais poitrinés de la grande Ekaterina Semenchuk, impressionnante de maîtrise vocale comme à son habitude ! Si l’on ajoute à ce florilège de belles dames, les deux filles du Rhin manquantes, les mezzos Kayleigh Decker (Wellgunde) et Alexandra Kadurina (Flosshilde), aux parfaites assonances et aux magnifiques costumes, signés Gianluca Falaschi, tout droit sortis des spectacles musicaux de l’entre-deux-guerres, on sera vite d’accord pour conclure à un plateau vocal de fort belle tenue.

Une architecture orchestrale qui ne convainc pas

Dans la feuille de programme de salle, on insiste sur « la grande aventure qu’est le retour aux instruments d’époque et à leurs sonorités historiquement informées ». On ne reviendra pas sur les interrogations qu’a pu susciter l’association de l’orchestre des musiciens du Prince à cette gigantesque entreprise ni sur l’utilisation d’instruments « de l’époque de Wagner » puisqu’après tout l’essentiel de l’effectif indispensable dans cet ouvrage est bien dans la fosse ( on y compte donc quelque soixante-dix-sept musiciens). On passera de même sur quelques accrocs véniels aux cors d’harmonie – mais singulièrement dès le Prélude – pour insister davantage sur une retenue globale chez la plupart des pupitres de l’orchestre pour aborder une partition qui est tout de même la plus tellurique du répertoire ! Malgré la tendre poésie de tel ou tel pupitre – associé au motif de Freia par exemple – ce sont ces lignes de forces en perpétuel mouvement qui, depuis le prélude jusqu’à l’« entrée des dieux au Walhalla », nous manquent dans l’architecture orchestrale construite par la formation et son chef attitré, Gianluca Capuano. Au-delà de ce déficit d’intensité – qui nous donnera à entendre une bien timide apparition de l’or, aux cors, tout comme dans la fanfare qui suivra, et une singulière « Entrée des dieux » où les timbales sont plus présentes que les cuivres ! – c’est, à plusieurs reprises, un manque de contrastes et de couleurs, résultant d’une pulsation rythmique qui aurait pu être davantage à la manœuvre dans la direction du chef, qui est à regretter.

Au terme d’une matinée qui aura enfin permis de « voir » une production scénique ambitieuse – et non délirante ! – c’est l’image cosmique d’Erda avertissant Wotan d’un crépuscule proche, sur fond d’espace étoilé, que nous garderons à l’esprit, en attendant de connaître, lors des prochaines saisons, les autres jeux de l’enfant qui conclut donc sur un sibyllin : « Alors, à quoi jouons-nous maintenant ? »

Les artistes

Wotan : Christopher Purves
Donner : Kartal Karagedik
Froh : Omer Kobiljak
Loge : Wolfgang Ablinger-Sperrhacke
Fasolt : David Soar
Fafner : Wilhelm Schwinghammer
Alberich : Péter Kàlmàn
Mime : Michael Laurenz
Fricka : Deniz Uzun
Freia : Mélissa Petit
Erda : Ekaterina Semenchuk
Woglinde: Mélissa Petit
Wellgunde : Kayleigh Decker
Flosshilde : Alexandra Kadurina

Orchestre Les musiciens du Prince-Monaco, dir. Gianluca Capuano

Mise en scène : Davide Livermore
Décors : Eleonora Peronetti
Costumes : Gianluca Falaschi
Lumières : Antonio Castro
Vidéos : D-Wok

Le programme

Das Rheingold (L’Or du Rhin)

Prologue en un acte du festival scénique L’Anneau du Nibelung, livret du compositeur, créé le 22 septembre 1869 à Munich (Königliches Hof- und National Theater).

Salle Garnier, Monaco, dimanche 23 février 2025