Norma est l’archétype même de l’opéra romantique italien, un sommet du bel canto où l’agilité vocale se conjugue à un profond sens du drame. Bellini explore avec cette œuvre des thèmes universels comme le dilemme entre amour et devoir, et la tragédie humaine. Avec ses mélodies infinies qui se déploient telles des vagues d’émotions inaltérables la rendant particulièrement difficile à distribuer, cette œuvre nécessite une maîtrise technique importante et une profonde compréhension théâtrale.
La mise en scène d’Anne Delbée est une reprise de la production de l’Opéra national du Capitole de 2019. Elle propose une vision épurée et minimaliste qui place l’accent sur la tragédie intérieure des personnages. Cette approche, bien que séduisante, fonctionne à condition de posséder une connaissance approfondie de l’œuvre, ce qui n’est pas toujours acquis par l’ensemble du public. Norma apparait durant l’ouverture, couronnée et majestueuse devant un bois de cerf. L’image est somptueuse, mais cet effet visuel, aussi fort soit-il, perd rapidement en impact. Le décor découpé en deux espaces distincts, séparés par un promontoire, finit par devenir un carcan, limitant les possibilités de l’action et les mouvements. Des élégants drapés graphiques évoquant une forêt stylisée parachève l’effet visuel.
En ajoutant un personnage supplémentaire, un cerf blanc stylisé, symbole mystique de la forêt et protecteur des Gaulois, Anne Delbée surprend. Si cette figure amène une dimension poétique indéniable, sa présence sur scène, accompagnée de phrases qui ne font pas partie du texte original, n’apporte pas de réelle plus-value. Par moments, ce choix s’avère même perturbant, notamment lorsque les déclamations du cerf se superposent et entrent en dissonance avec la musique.
L’abstraction et le dépouillement de la scène peuvent sembler déroutants. Les enfants symbolisés, par exemple, par deux vêtements et deux figurines de chevaux dorés demandent un effort de projection. Fort heureusement, le jeu de scène des interprètes convainc et permet à l’auditoire de suivre le propos tout en profitant des plus belles pages composées par Bellini.
Karine Deshayes, dans le rôle-titre, incarne une Norma aussi tragique que lumineuse. Après avoir incarné Adalgisa dans la production précédente, elle retrouve ce rôle avec une autorité naturelle. Sa proposition met en lumière la grande humanité du personnage, marquée par la violence de la guerre et la lutte désespérée contre une oppression qu’elle refuse de voir triompher. La célèbre prière du « Casta Diva » est un moment de pureté vocale qui laisse entrevoir une prêtresse charismatique. Toutefois, c’est dans le registre plus intime du personnage qu’elle brille particulièrement, exprimant à la fois la douceur maternelle et la passion dévastatrice. Karine Deshayes, tragédienne dans l’âme, maîtrise parfaitement les nuances de ce personnage complexe, alternant entre force et vulnérabilité avec une aisance impressionnante. Son chant plein d’amour résonne d’une vérité inaltérable !
De son côté, Luciano Ganci, en Pollione, propose un héros viril et engagé, mais manque parfois de la subtilité nécessaire pour faire évoluer son personnage de l’envahisseur impitoyable à l’amant repenti. Son apparition fortuite et le trio qui en découle est en revanche particulièrement réussi. Bouleversant l’équilibre des forces en présence, le ténor rebondit parfaitement sur les reproches lancés par ses partenaires contribuant à l’amplification de la tragédie qui se noue.
Chiara Amarù dans le rôle d’Adalgisa, allie avec brio la virtuosité du bel canto et la profondeur dramatique, apportant une fraîcheur juvénile tout en dévoilant une intensité émotionnelle qui trouve son apogée dans ses duos avec Norma. Les deux héroïnes incarnent toutes deux des figures tragiques, oscillant sans cesse entre amour et devoir, unissant leurs voix dans un souffle commun.
Dans le rôle d’Oroveso, Roberto Scandiuzzi impose son autorité de chef des druides avec une voix grave et imposante, portant une prestance naturelle. Le chœur de l’Opéra national du Capitole, lui, se distingue par sa grandeur, passant de la solennité du Casta Diva à l’explosion de rage contre l’envahisseur romain avec une puissance inouïe.
Sous la direction de José Miguel Pérez-Sierra (remplaçant Hervé Niquet s’étant retiré de la production « pour raisons personnelles), l’Orchestre national du Capitole offre une interprétation remarquée, alternant avec souplesse passages élégiaques, tragiques et martiaux. Le maestro est un soutien constant pour les chanteurs et s’adapte à leurs impulsions et respirations avec une grande finesse. Ensemble, ils parviennent à mettre en lumière l’émotion brute de l’œuvre tout en respectant la complexité de sa structure.
Cette production de Norma, tout en proposant une mise en scène audacieuse et visuellement forte, reste avant tout une exploration poignante de la tragédie humaine. L’interprétation vocale et musicale portée par des artistes engagés a permis de transcender la rigidité du dispositif scénique pour livrer une performance convaincante. Mais au-delà de ses qualités artistiques, c’est avant tout un succès populaire. Le public a répondu présent, applaudissant avec enthousiasme et se disputant les dernières places d’un spectacle affichant complet. Face à cette demande exceptionnelle, une date supplémentaire a même dû être ajoutée… pour le plus grand bonheur des chanceux qui ont su réagir rapidement !
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Norma : Karine Deshayes
Adalgisa : Chiara Amarù
Pollione : Luciano Ganci
Oroveso : Roberto Scandiuzzi
Clotilda : Anna Oniani
Flavio : Léo Vermot-Desroches
Le Grand Cerf blanc : Emmanuel Barrouyer
Orchestre national du Capitole, Chœur de l’Opéra national du Capitole, dir. José Miguel Pérez-Sierra
Mise en scène : Anne Delbée
Collaboration artistique : Émilie Delbée
Décors : Abel Orain, Hernán Peñuela
Costumes : Mine Vergez
Lumières : Vinicio Cheli
Sculpture : Augustin Frison-Roche, Vincent Lievore
Norma
Opéra en deux actes de Vincenzo Bellini, livret de Felice Romani, d’après la tragédie d’Alexandre Soulet Norma ou l’Infanticide, créé à la Scala de Milan le 26 décembre 1831.
Capitole de Toulouse, représentation du samedi 29 mars 2025.