CD – Les lumineux fantômes baroques d’Hamlet

Les artistes

Roberta Mameli, soprano
Le Concert de l’Hostel Dieu – Franck-Emmanuel Comte, direction

Le programme

Les fantômes d’Hamlet

Arias perdus des opéras baroques italiens
1 CD Arcana, 2024

Un programme superbe d’originalité, une direction inspirée, et une prestation vocale qui est tout simplement… un pur bonheur !

Il est finalement assez rare qu’une fois l’écoute du disque terminée, l’envie de le réécouter immédiatement s’impose. Avec celui-ci, c’est encore plus grave, docteur : c’est à chaque air que ce besoin s’impose. Et si les raisons en sont multiples, elles tiennent avant tout à la voix et l’incarnation de Roberta Mameli, soprano familière des répertoires baroques. Son timbre profond, touchant, ses vocalises aériennes, magiques, sa présence et l’impact autant vocal que dramatique sont un pur bonheur.

Et puis il y a la direction attentive, inspirée de Franck-Emmanuel Comte à la tête de son Concert de l’Hostel Dieu. Il met en valeur toutes les couleurs et le fruité des instruments, avec un dosage subtil des contrastes et une variété de climats sans cesse renouvelée. La fougue le dispute à la poésie dans la Sinfonia de Johann Adolf Hasse (3 à 5) ; celle signée Alessandro Scarlatti joue sur le tempo puis sur l’imitation des sonorités de la vièle à roue (9 et 10), alors que l’ouverture de l’Hamlet de Fransesco Gasparini réjouit par sa vivacité (13 à 16).

Il faut dire que ce programme est d’une réelle originalité, avec rien moins que cinq premières mondiales. Hamlet baroque ? Cela interpelle d’autant plus que Shakespeare n’est pas convoqué. Il s’agit de l’Ambleto signé par le librettiste vénitien Apostolo Zeno. Le musicologue Paolo Montanari a retrouvé ce livret italien qui servit de base à différents compositeurs, puis rechercha ces fragments d’opéras perdus dans diverses bibliothèques d’Europe. La version vénitienne de 1705, due à Francesco Gasparini (1661-1727) a servi de base à un pasticcio londonien de 1712, avec des airs de plusieurs compositeurs, avant d’être reprise à Rome par Domenico Scarlatti en 1715 puis à nouveau à Venise par Giuseppe Carcani en 1743 (pour en savoir plus, écoutez la passionnante présentation de l’enregistrement pas son chef et la soprano).

C’est donc Roberta Mameli qui chante tour à tour le prince danois, son amante Veremonda et sa mère Gerilda, soit Ophélie et Gertrude chez Shakespeare. Ce programme est taillé sur mesure pour celle que Franck-Emmanuel Comte nomme « la Sarah Bernard des temps modernes », sachant que la tragédienne fut la première femme à jouer le rôle-titre du Hamlet shakespearien (voir Sarah Bernard en Hamlet).

Tout commence avec un air confondant de virtuosité habitée de Giuseppe Carcani (1703-1779). Les vocalises de Roberta Mameli sont des fusées limpides, touchantes. Ce sont trois airs du compositeur oublié que nous entendons (1, 8 et 18), avec leur structure habituelle en trois parties (A-B-A) permettant des reprises délicatement ornementées, à la recherche éperdue de l’apesanteur vocale.

Au cœur de ces musiques électrisantes, c’est paradoxalement Haendel qui semble presque sage, face à l’insolente fougue de Carlo Fransesco Polardo (1653-1723) dans l’air le plus bref de l’enregistrement, mais le plus brillant (12). Domenico Scarlatti (1685-1757) et Fransesco Gasparini exaltent quant à eux les affects avec une ineffable poésie, nous offrant deux versions d’un même air, Nella mia sfortunata prigionia (2 et 11). C’est d’ailleurs à Gasparini que l’on doit les deux moments qui suspendent le temps et nous enivrent d’une sensualité à fleur de voix. Son Stelle, voi che de regnanti (7), avec ses silences, ses aigus cristallins, est bouleversant de simplicité : une viole, un luth – et la voix, seule, pure.

Un enregistrement enflammé, porté à incandescence par La Mameli. Encore !