Lucile Richardot, mezzo-soprano
Edwin Crossley-Mercer, baryton
Marie-laure Garnier, soprano
Anne de Fornel, piano
Un destin étincelant – Liza Lehmann, Mélodies
1 CD La Boite à pépites, (60’27), mars 2025
Double et appréciable redécouverte d’une musicienne et d’une femme attachantes : la Boîte à Pépites met à l’honneur la compositrice Liza Lehmann, avec un album de mélodies superbement interprétées par une Lucile Richardot en très grande forme.
Liza Lehmann : une compositrice célébrée en son temps, quelque peu oubliée aujourd’hui…
Après tant d’heureuses (re)découvertes offertes au public depuis sa création en 2022, la Boîte à Pépites nous invite à faire la connaissance non seulement d’une musicienne de talent, mais aussi d’une personnalité très attachante. Un « Destin étincelant » que celui de Liza Lehmann ? Oui et non… Certes, cette musicienne fut célébrée et reconnue en son temps, en tant que chanteuse puis en tant que compositrice et pédagogue. Elle ne fait pas partie de ces artistes ignorées de leurs contemporaines et contemporains, condamnées à se former plus ou moins en autodidactes et à rester dans l’ombre de leurs homologues masculins. Liza Lehmann (1862-1918) grandit dans une famille d’artistes et est encouragée dès son plus jeune âge aux pratiques artistiques, qu’il s’agisse du chant (comme sa mère) ou du dessin (comme son père). Elle bénéficie d’une très solide formation musicale, étudie le chant auprès de Jenny Lind, fréquente assidûment Franz Liszt dans son enfance, chante devant Verdi, séjourne à Francfort auprès de Clara Schumann… Elle devient une interprète vocale extrêmement réputée et, en tant que compositrice, verra ses œuvres éditées et régulièrement jouées, notamment à Londres (à la Royal Academy of Music, au Strand Theatre, au Beecham Opera Company…).
Pourtant, force est de constater qu’après son décès survenu de façon précoce en 1918 alors qu’elle n’est âgée que de 56 ans, les œuvres – et le nom – de cette musicienne ne seront plus connus que des spécialistes, malgré quelques programmations épisodiques en concert, et quelques enregistrements parmi lesquels il faut signaler un CD de mélodies publié en 1997 chez Collins dans la série The English songs series (et réédité chez Naxos), The Happy Prince par Felicity Lotte en 2019 chez Retrospect Opera ou encore In a Persian Garden (peut-être son œuvre la plus célèbre) chez Argo en 1981, avec entre autres Elizabeth Harwood et Philip Langridge.
« En de petites proportions, nous voyons de véritables beautés ; / En de courtes mesures, la vie peut être parfaite »
La Boîte à Pépites nous a, il n’y a guère, fait redécouvrir des compositrices aux langages peut-être plus novateurs, aux parfums plus capiteux que ceux offerts par les compositions de Liza Lehmann. Les songs de la musicienne anglaise épousent des structures mélodiques simples, parfois strophiques – même si elles ne s’interdisent nullement de présenter une progression plus libre, affranchie de cadres préétablis de façon trop formelle, afin de suivre au plus près la progression du texte et des émotions évoquées. Souvent, le piano « double » la voix, proposant quelques arabesques purement instrumentales en amont ou en aval des interventions vocales. Mais c’est précisément la (relative) simplicité de cette écriture qui nous séduit, en ceci qu’elle se fait vectrice d’une fraîcheur, d’une sincérité et, in fine, d’un charme assez irrésistibles. Les émotions mises en notes par Liza Lehmann sont le plus souvent discrètes, sobrement mélancoliques, tendres, légères – à quelques exceptions près, tels le When I am dead, my dearest, composé peu de temps avant la mort de la musicienne ; les Echoes qui, dans leur évocation d’un amour pérenne (qui perdure « bien que les yeux soient remplis de larmes », et « demeure et hante le silence »), semblent préfigurer le deuil douloureux de son fils Rudolf disparu à l’âge de dix-huit ans ; ou encore The Lily of a Day, précisément dédié à la mémoire de Rudolf et dans lequel se lit comme un « art poétique » de la musicienne : en expliquant, via les vers de Ben Jonson, que la beauté d’un homme peut trouver son pendant dans la fragilité éphémère d’un simple lys plutôt que dans la force massive d’un chêne tricentenaire, Liza Lehmann ne justifie-t-elle pas également ses choix esthétiques qui semblent privilégier la délicatesse à la robustesse, et la concision, la sobriété aux déploiements amples et prolixes ? (La plupart des mélodies ici enregistrées n’excèdent pas une à deux minutes ou deux minutes trente…). Des choix esthétiques qui, dans tous les cas, convainquent pleinement – surtout lorsqu’ils sont défendus par des interprètes aussi talentueux qu’Anne de Fornel, dont le piano délicat propose un écrin d’une grande poésie aux voix de Marie-Laure Garnier, invitée de luxe pour deux mélodies chantées en duo, et d’Edwin Crossley-Mercer, qui chante lui aussi en duo dans un How sweet the Moonlight sleeps upon this Bank (sur des paroles de Shakespeare, tirées du Marchand de Venise) qu’on s’amusera à comparer à son équivalent berliozien (le « Nuit d’ivresse et d’extase infinie » des Troyens), mais qu’on appréciera surtout dans un The beautiful Lady absolument impeccable de tenue, de poésie, de musicalité. C’est cependant à Lucile Richardot, tout auréolée de sa récente « Victoire de la musique », que revient l’essentiel de ces mélodies. La mezzo française s’est rarement montrée aussi convaincante et séduisante que dans cet enregistrement. En superbe voix, elle offre un festival de nuances, de sensibilité aux mots (quel naturel, quelle clarté dans la diction !), de musicalité, et passe avec une aisance confondante de la badinerie au recueillement, de l’humour au lyrisme, de la rêverie à la gravité. Assurément, elle contribue grandement au charme entêtant distillé par cet album !
Une personnalité attachante
Un mot pour finir sur la personnalité de Liza Lehmann qui, au regard des documents et du texte d’accompagnement (signé de la pianiste Anne de Fornel) très complet inclus dans ce CD, nous apparaît, comme nous le disions en préambule de cet article, très attachante. Assumant pleinement ses choix et acceptant les aléas de la vie (elle renonce à sa carrière de chanteuse sans aucun regret après son mariage – et non pas à cause de son mariage –, sa maîtrise vocale ne lui donnant plus, de toute évidence, entière satisfaction), elle se montre infiniment reconnaissante envers les personnes qui l’ont formée (dont son époux, pour qui elle éprouva visiblement un amour profond, et dont, selon ses dires, elle apprit « plus que de toute autre source ») ou qui lui ont permis de pratiquer son art et de présenter ses œuvres au public. Elle sera en contrepartie très heureuse de transmettre à son tour ses connaissances à la jeune génération lorsqu’elle deviendra professeure de chant à la Guildhall School of Music.
Œuvrant inlassablement pour l’égalité entre les femmes et les hommes, elle redouble d’efforts pour devenir compositrice à une époque où « la pensée qu’une femme puisse devenir compositrice n’était pas très populaire en Angleterre », puis s’implique dans un féminisme d’autant plus fédérateur et convaincant qu’au-delà de la fermeté du positionnement et des affirmations, il ne semble jamais guidé par la haine, la généralisation, l’exclusion : clamant haut et fort (dans son œuvre : « If no one ever marries me ») la liberté pour la femme de ne pas se marier et de ne pas avoir d’enfant, elle n’en revendique pas moins (dans sa vie personnelle) la possibilité de se réaliser pleinement dans une union harmonieuse avec un époux aimé et aimant ( à qui elle dédie le cycle de mélodies In a Persian Garden) et dans son rôle de mère ; attachée à combattre les injustices dont les femmes sont victimes, elle n’en est pas moins sensible à l’extrême dureté à laquelle les jeunes hommes sont confrontés lors de leur service militaire, et appellera de ses vœux une réforme de cette formation ; enfin, elle devient présidente de la Society of Women Musicians, une société dont les membres sont bien sûr exclusivement des femmes mais qui ne ferme pas ses portes aux hommes, invités comme « associés ».
Bref, Liza Lehmann manifeste dans sa vie, ses propos, ses agissements, ses créations artistiques, une détermination dans ses convictions qui laissent pourtant ouvertes les portes de l’inclusion et de ce qu’on appellerait aujourd’hui le « vivre ensemble »…
Pour en savoir plus sur cette femme et cette musicienne étonnantes, ne manquez pas de lire le petit dossier inclus dans ce livre-disque, comme toujours fort bien documenté (et joliment illustré par Lorène Gaydon). Et formons des vœux pour qu’une édition française des Mémoires de Liza Lehmann voie le jour, et que nous puissions prochainement entendre, au disque ou au concert, certains cycles complets de ses mélodies ou certaines de ses œuvres scéniques (la comédie musicale Sergeant Brue, ou l’opéra en un acte Everyman, par exemple).